Message de Jean Claude BERUTTI

 "Vous avez bien lu sur les affiches que ça s’appelle "J'ABANDONNE UNE PARTIE DE MOI QUE J'ADAPTE". On vous a dit que vous deviez y consacrer une soirée dans votre emploi du temps très chargé, vous croyez même savoir qu’un des jeunes acteurs avec lesquels vous travaillez toute la journée a accompagné cette équipe dans sa "création ", mais vous trainez les pieds pour sortir encore ce soir…
Et puis, les voilà tous les quatre sur le plateau, une fille et trois garçons, qui miment ce qu’il imaginent que sont deux intellectuels parisiens au tout début des années soixante : ton haut perché, vin rouge et gauloises à satiété pour les hommes, discrétion élégante pour la femme : Edgard Morin et Jean Rouch (rien que ça) enquêtent sur le travail. Et c’est parti : en moins de deux, les cartes sont posées sur la table, sur le mode burlesque : la société des loisirs, le temps libre, le bonheur, l'aliénation au travail,  l’émancipation impossible. Ces quatre jeunes gens (plus les deux qu’ont ne voit pas et qui on porté l’ensemble à la scène) s’inventent l’époque bénie des 30 glorieuses de leurs grands-parents. On rit beaucoup, on admire leur habileté de comédien, mais surtout on est soufflé par la profondeur de l’analyse, le fil rouge du spectacle. Les choses ont-elles tellement changé en cinquante ans ? Sommes-nous toujours aussi insatisfaits de la manière dont le temps (du travail et des loisirs) se joue de nous ? Les oripeaux changent, les "travailleurs » interviewés se multiplient. On change de costume à vive allure, on est cinquante ans plus tard devant un Président de la république/chef d’entreprise sympathique autant qu’effrayant, qui présente la nouvelle loi et chante les vertus émancipatrices du travail et de la réussite. Pas besoin de vous faire un dessin. Mais rien de pesant là-dedans, on chante, on danse, on rit, on virevolte, les débats sont vifs, sérieux (le public les suit bouche-bée y reconnaissant bien un écho des émissions télévisuelles, mais là, sur la scène, tout est beaucoup plus clair, limpide, on comprend ce qui s’y dit, l’enfumage disparaît). Tout cela est monté à merveille sur scène par des jeunes gens qui n’ont pas trente ans, qui maitrisent le discours critique, s’en amusent et vous retournent comme un crêpe. Vous n’avez pas eu une seconde pour vous demander où vous étiez qu’ils vous cueillent alors avec une scène bouleversante de « burn out » comme on dit. Et tout cela se termine dans une nudité absolue, qui donne froid et vous réchauffe en même temps. En tout ça a duré 1h10 et à la question posée en début de représentation « C’est quoi le bonheur ? » vous pouvez répondre « Un bon spectacle ! ».