ESCACT | Les nouveaux territoires de l’art

Les nouveaux territoires de l’art ou Le théâtre comme laboratoire de nouvelles organisations sociales
Petite contribution à la revitalisation des zones amputées et douloureuses de notre territoire
Le paysage vu comme outil de production de nos vies quotidiennes

 

A travers nos spécialisations, professeurs, chercheurs, techniciens, ouvriers, historiens, architectes, fonctionnaires, chercheurs, industriels, financiers, promoteurs immobiliers, développeurs, artistes, … nous sommes tous, et avant tout, producteurs de la vie quotidienne. Que nous le sachions ou non, que nous le voulions ou non, là, dans cette conscience, est notre responsabilité et là est la condition de notre capacité à travailler ensemble.
Les nouveaux territoires de l’art ou Le théâtre comme laboratoire de nouvelles organisations sociales
Production de crise ou crise de la production ?
Théâtre politique ou politique du théâtre ?
La recherche, les écritures de plateau, les processus de création étalés dans la durée, la création de temps commun : quels défis pour les artistes, quels défis, en ces temps de crise, pour les institutions ? Quels défis pour la formation ?
Les cadres de production arrivent-ils à s'adapter aux nouveaux modes de création ? Sont-ils réellement appropriés à leurs exigences ?
Quelles coopérations, quels dialogues, quelles organisations concrètes du travail, entre une marge qui se développe de plus en plus, crise aidant, et les institutions théâtrales ?
Aujourd’hui, singulièrement, des femmes et des hommes de théâtre, art collectif et social au sens où il est socialement produit, s’interrogent ici et là, sur d’autres manières de produire collectivement. La répétition peut être le lieu même de cette recherche. Les conditions de sa production déterminées par la crise, mais aussi la nécessité de réaliser une critique concrète de ce qui fonde cette crise, poussent des artistes de théâtre à imaginer de nouvelles modalités de mise en œuvre de leur art. Pour des artistes, prendre à bras le corps la nécessité d’inquiéter les usages normés et aliénants de la division du travail, des équipes, des espaces, des territoires, des rencontres avec les publics ou du temps, relève de l’œuvre même. Non pas seulement de ce qui la détermine mais de ce qui la fonde. Mû par une nécessité forte, l’artiste désireux de sortir de ces cadres normés imagine des schémas de production-création alternatifs. Il intègre sa créativité à la production. Il travaille à se rendre capable d’en partager les rênes.
De quoi tout cela est-il le lieu ? Qu’est-ce qui se joue là ? Quels défis cela pose-t-il aux institutions théâtrales ?
Quels dispositifs mettre en œuvre pour créer des réponses à ces questions ?
Comment répondre concrètement aux besoins de coopération, d’entraide, de solidarité, de rencontre, de nouvelles manières d’être et de produire du vivant ensemble, de décloisonnement, de partage, de décatégorisation ?
Il fut un temps où l’identité d’un théâtre était déterminée par les spectacles qu’il produisait, les spectacles qu’il créait. Aujourd’hui, de plus en plus, c’est la programmation d’un théâtre qui détermine son identité. Le changement n’est pas banal. On passe du « tu es ce que tu crées » au « tu es ce que tu achètes ». L’acte culturel est de plus en plus celui d’acheter. Quand les maisons de création deviennent des boutiques, quand produire ou coproduire signifie acheter et non plus fabriquer, la culture n’est plus que marchandise. De plus en plus, les saisons théâtrales sont faites d’une multitude de spectacles qui se jouent deux à trois fois. Un peu de tout, un peu pour tout le monde. Le grand consensus. Cela a un effet direct sur la profession, la durée des contrats, la nature des œuvres et sur leur accès par les citoyens.
La question de la nécessité du théâtre semble hors-jeu, elle est de l’ordre du non pensé. Or, que faudrait-il que le théâtre soit pour qu’il participe d’une nécessité pour les femmes et les hommes d’aujourd’hui ? Une nécessité telle qu’ils choisiraient de sortir de chez eux pour vivre ensemble un moment à leurs yeux immanquable. Quelle est aujourd’hui la nécessité du théâtre ? Quelles sont-elles ?
Quelles sont les nécessités des hommes et des femmes d’aujourd’hui ?
Comment nourrir des besoins d’émancipation ? Reprendre les rênes de la production de ses œuvres comme de sa vie, de sa vie comme de ses œuvres, de sa vie comme œuvre, de sa vie comme création quotidienne. Prendre à bras-le-corps la nécessité d’inquiéter les usages normés et aliénants que nous faisons de la vie, voilà je pense un axe déterminant d’un théâtre du changement social. C’est celui d’un théâtre politique qui dans son élaboration même s’émancipe des cadres de production normés par l’usage quotidien du capitalisme.
Préparons un avenir émancipateur, rendons-le possible et désirable, qu’il s’agisse de résidences d’artistes, d’incubateurs, de squats ou d’institutions, réalisons les conditions de sa réalisation.
Cassons la logique prédominante de la programmation, logique festivalière, entrons dans celle de la production d’œuvres et créons les chemins de leurs accès par les citoyens.
Le paysage vu comme outil de production de nos vies quotidiennes
« … Que de fois chacun de nous s’est « promené » dans les campagnes françaises, sans savoir déchiffrer le paysage humain qu’il contemplait ! Nous regardions et notre œil était celui d’un esthète maladroit qui confond les faits de nature et les faits humains, qui regarde le produit de l’action humaine – ce visage que cent siècles de labeur ont donné à notre terre – comme on regarde la mer ou le ciel, dans lesquels s’efface toute trace des hommes. Nous ne savions pas voir cette réalité si proche et si vaste, le travail créateur et ses formes. Citadins évadés, intellectuels détachés, errant dans les campagnes françaises simplement pour y trouver une diversion, nous regardons et nous ne savons pas voir. Nous restons dans un compromis bâtard entre le spectacle esthétique et la connaissance. Nous nous croyons très forts et très concrets lorsqu’un vol d’oiseau nous intéresse, ou le mugissement d’une vache ou la chanson d’un petit berger. Mais les faits humains nous échappent. Nous ne savons pas les voir où ils sont, précisément les objets humbles, familier, quotidiens : la

forme des champs, des charrues. Nous allons chercher l’humain trop loin, ou trop « profondément », dans les nuages, ou dans les mystères, alors qu’il nous attend et nous assiège de toutes parts. Il ne se trouve pas en des mythes – bien que ces faits entraînent avec eux un magnifique et long cortège de légendes, de récits et de chansons, de poèmes et de danses. Il nous reste à ouvrir les yeux, tout simplement, et quittant à la fois les ténèbres de la métaphysique et les fausses profondeurs de la « vie intérieure », à découvrir l’immense contenu humains des faits les plus humbles de la vie quotidienne. « Le familier n’est pas pour cela connu », disait Hegel. Allons plus loin et disons que le plus familier est le plus riche d’inconnu – non de mystère -, que ce riche contenu de la vie échappe encore à notre conscience, vide parce qu’elle se satisfait des formes de la Raison pure ou bien ténébreuse et faussement peuplée parce qu’elle se précipite voracement sur les mythes et leur illusoire poésie… »
Henri Lefèvre, Critique de la vie quotidienne I, page 145, L’Arche éditeur Paris, 1958
Petite contribution à la revitalisation des zones amputées et douloureuses de notre territoire
Dans une région aux paysages structurés par son histoire ouvrière, minière et industrielle, le bâti abandonné s’accumule. Je nous invite à concevoir nos paysages comme les outils de production de nos vies quotidiennes. C’est la vie quotidienne qui est en jeu. Or, les outils dont nous nous sommes dotés, nos voies de communication, nos routes, la canalisation de notre fleuve, nos chemins de fer, l’organisation de notre habitat, nos sites industriels nous semblent aujourd’hui inadaptés. Et pourtant ils sont là et s’imposent. Témoins d’un passé, réponses aux nécessités de production de ce passé, ils structurent encore notre présent, nos vies quotidiennes. Nous sommes culturellement construits pour vivre avec eux. Mais, vides et abandonnés, ils ont recraché les producteurs qui les utilisaient et en vivaient. Membres amputés à notre territoire ils nous font mal. Comme on souffre au bras qui nous a été ôté. La réhabilitation des chancres industriels est une question urgente. C’est une question culturelle, en ça elle est économique, sociologique et politique. Les friches industrielles sont des outils abandonnés. Il est important de les identifier en tant que tel. C’est en tant qu’outils qu’ils ont un avenir. C’est en tant qu’outil que leur avenir assumera pleinement une fonction sociétale.
Nous devons nous doter des outils adaptés à nos besoins, désirs et possibilités actuels. Réaliser du neuf à partir de l’ancien, restructurer notre territoire répond à une visée régionale. Celle de faire de notre passé structurant une condition d’un avenir émancipé et non un obstacle insurmontable à celui-ci. Miser sur l’art c’est investir sur la création de mondes nouveaux, c’est contribuer à faire de Liège une ville de producteurs, ce qu’elle fût, ce qu’elle doit être, où les œuvres se fabriquent ; c’est contribuer à une réappropriation joyeuse de nos vies quotidiennes.

Nathanaël Harcq
Fondateur de La Chaufferie Acte1
Directeur de l’ESACT (Conservatoire royal de Liège)
Avril 2015