ESCACT | Nomme le monde, il en a besoin

je vous ai comprisNomme le monde, il en a besoin

Pourquoi l’ESACT s’intéresse-t-elle aux écritures du réel ?

Créer des conditions favorables à ce que des apprenti(e)s acteurs(trices) puissent se forger les outils d’expression nécessaires à la pratique de leur art pose question. Le théâtre est un art minoritaire et résiduaire. Au nom de quoi devrait-il survivre ? Et si le fait qu’il a toujours existé n’était pas une condition suffisante ? Le théâtre doit rechercher sa nécessité. Brecht écrit : « Vous êtes venus faire du théâtre mais, maintenant, une question : Pour quoi faire ? ».

Dans un temps où le monde nous échappe, dans la crise que nous subissons, la question de la nécessité de se réapproprier le réel est déterminante. Plus encore il s’agirait d’écrire la vérité, pas seulement ce que nous percevons avec les sens plus ou moins développés de notre moi-je, mais ce qui produit ces réalités, leurs causes. La crise que nous traversons et que notre culture, l’ensemble de nos valeurs, a produite pose un défi majeur. Ce défi est aussi culturel. Le monde doit être nommé pour ce qu’il est et pour ce qu’il n’est pas. Nous sommes incapables de le faire, les mots nous manquent, le langage est absent. En fait, ignorant largement le monde, et, tout est fait pour que cela soit ainsi, nous éprouvons à peine la nécessité de créer de nouveaux langages. On ne nomme que ce que l’on cherche à toucher, à se représenter, à transformer et à créer.

« La seule chose que puisse faire une œuvre d’art, c’est de provoquer la nostalgie d’un autre état du monde. Et cette nostalgie est révolutionnaire ». H. Müller.

A l’ESACT, nous apprécions que le monde soit convoqué sur nos scènes. Pour y parvenir, les chemins sont multiples. Mais s’il en est un qui me paraît incontournable, c’est celui d’être au monde. Nos apprenti(e)s sont invité(e)s et encouragé(e)s à se mettre au monde. Il s’agit encore de se réapproprier les outils, les anciens et les neufs qui permettent de se le représenter pour ce qu’il est et pour ce qu’il n’est pas. Tout ceci n’est pas neuf. Brecht nous montre des chemins et Artaud nous les crie : « Tout ce qui est dans l’amour, dans la guerre, dans les crimes ou dans la folie, il faut que le théâtre nous le rende s’il veut retrouver sa nécessité ». Le théâtre me semble ne plus pouvoir se donner comme tâche principale et exclusive de se mettre au service des Auteurs, de faire vivre des Textes. Il s’agit, dans une large connaissance de notre héritage, d’interroger le geste et le souffle, de ceux qui cherchèrent et de ceux qui cherchent à écrire. Prends ce qui, chez eux, t’est utile à nommer le monde d’aujourd’hui. Crée et invente d’autres chemins. Nomme le monde, il en a besoin.

Liège, janvier 2011

Nathanaël Harcq
Directeur-adjoint du Conservatoire royal de Liège
Responsable de la formation d'acteurs
secrétaire général de Théâtre & Publics