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Jazz meets classics :: Session 2008-2009

Jazz meets classics...again:: Session 2009-20010

 

Jazz meets classics...again:: Session 2009-20010

 Le mercredi 9 décembre 2008 à 20h à la Salle Philharmonique de Liège

Johann Dupont, piano
Philippe Leblanc, clarinette

Direction : Patrick Baton

Aux origines du jazz, le jazz naissant a fortement impressionné les grands musiciens « classiques ». Et l’inverse fut on ne peut plus vrai !
Le Jazz Band and c° du Conservatoire Royal de Liège, après ses débuts la saison dernière, notamment  lors d’un 19ème Festival Jazz à Liège très enthousiaste, continue son exploration de ce mouvement musical passionnant, que l’on qualifia de third stream, le « troisième courant » : les compositeurs classiques fascinés par le jazz rencontrent les grands jazzmen, parfois intimidés par les grandes formes de la musique classique.

Au programme : les grands « classiques » américains et européens rencontrent confraternellement les grands jazzmen du 20ème siècle.
Gershwin et ses Variations sur I got rythm , une de ses plus célèbres chansons devenue standard de jazz universel (avec le pianiste Johann Dupont en soliste), le Ragtime féroce de Paul Hindemith, la décapante Jazz Symphony de Georges Antheil, jusqu’à Bohuslav Martinu qui se « lâche » dans Le jazz, aux allures de dixieland des années 20…

Mais voici les jazzmen : deux grands Medley (Monk, Desmond, Hefti, Ellington…). Duke Ellington ?  Soi-même, un des génies majeurs de l’histoire du jazz, qui revisite Edouard Grieg et son fameux Peer Gynt dans une suite pour Jazz Band extraordinaire.
Enfin (avec Philippe Leblanc en soliste), un des grands chefs d’orchestre blanc des années 30,  Artie Shaw,  et son célèbre Concerto pour clarinette et Big Band.

Au confluent des grandes musiques du XXème siècle, influences et confluence.
Quand le jazz est là, la java n’a plus envie de s’en aller…

 

Rag Time, for orchestra (or piano 4 hands)

Jazz Symphony

 

Jazz meets classics :: Session 2008-2009

Le jazz naissant devait vitre marquer les compositeurs « classiques », et ce à des titres divers. De la Rhapsodie nègre  de Poulenc (le terme n’avait rien de péjoratif alors, et évoquait directement une sorte de « primitivité » revigorante et nouvelle, pulsionnelle et physique) à Debussy ( Le petit nègre , Golliwogg’s cakewalk ), Ravel (le Concerto pour la main gauche, le blues de la Sonate pour violon et piano), jusqu’à Stravinsky, une musique manifestement nouvelle  n’en était qu’à ses prémisses. Et les musiciens « savants » de s’étonner, s’enthousiasmer, s’intéresser, chacun selon son tempérament, de la déferlante irrépressible de ce qui, mine de rien, allait peut-être s’affirmer comme « l’autre » musique savante, et peut-être le mouvement musical le plus profondément original du XXème siècle : le jazz.

Là était le ferment de ce qu’on appellerait vers les années 50, le « troisième courant », sorte de tentative de concilier musique savante occidentale classique ou contemporaine d’une part , et le jazz d’autre part. Des musiciens tant « classiques » que jazzmen, finiraient par se retrouver sur le même banc, attirés par le dodécaphonisme ou l’atonalisme, repoussant pour certains les limites du jazz. De Günther Schüller, Milton Babbit, qui travaillent avec des musiciens de jazz, jusqu’à ces grands musiciens de jazz eux-mêmes, à la production peut-être moins connue, mais passionnante, semblant improviser …une musique entièrement écrite, à moins que ce ne soit le contraire, dans des grandes fresques symphoniques, concertos et autres : ce n’est pas là le visage le plus connu du maître Duke Ellington soi-même, mais aussi Charlie Mingus, André Hodeir, Martial Solal, Chick Corea, Keith Jarrett, et pourtant…

Si Jazz meets classic, dans  ce concert, c’est que la part belle sera consacrée aux débuts de ce mouvement, dans  la première partie du XXème siécle, sous la plume avant tout du géant, protéiforme et monolithique à la fois, Igor Stravinsky.
Tribute to… parce que c’est la clarinette qui sera le fil rouge à l’honneur, dans des œuvres créées ou dédiées par et à des grands noms du jazz à l’instrument.

Mais aussi Darius Milhaud, cet incroyable prolifique, qui signe peut-être avec la Création du Monde, son chef d’œuvre.
Le ballet la Création du monde fut créé en 1923 au Théâtre des Champs-Élysées dans une chorégraphie de Jean Börlin et des décors de Fernand Léger. Commande des Ballets suédois (qui avaient emboîté le pas aux Ballets russes, lesquels avaient notamment révélé Stravinsky au public parisien dès 1910), il s'appuie sur un argument de l'écrivain Blaise Cendrars. Le genre du ballet permet de marier différentes formes d'expression (musique, danse, peinture, etc.) au bénéfice d'une œuvre totale, comme le Paris de cette époque en raffole.
Cette Création du monde ne s'appuie pas sur la bible ni sur un récit gréco-romain, mais plonge dans le tréfonds de la mémoire africaine en exil telle qu'elle apparut aux yeux et aux oreilles de Milhaud, tant au Brésil qu'aux États-Unis (dix ans plus tôt, dans le Sacre du printemps, Stravinsky avait fouillé la mémoire des traditions païennes russes). Le jazz, les rythmes vaudous, les percussions racontent une cosmogonie, c'est-à-dire un récit poétique de la naissance de l'univers. A l'ouverture, page douce confiée au saxophone, succèdent cinq parties enchaînées qui évoquent : les discussions entre les dieux des origines ; la naissance de la flore et de la faune ; celle de l'homme et de la femme ; le désir ; le printemps ou l'apaisement.
Milhaud utilise ici non pas un orchestre symphonique complet, mais un ensemble d'une vingtaine d'instrumentistes qui comprend essentiellement des vents, un piano, un quintette à cordes (où l'alto est remplacé par le saxophone) et de nombreuses percussions. On est ici dans un monde noir et africain réinventé par une imagination européenne, un monde également dans lequel le rythme et la sonorité brute occupent une place prépondérante.

Dans l’histoire de ce « Third stream », le « troisième courant », sorte de rejeton , bâtard diront certains, métisse flamboyant pour d’autres, entre jazz et musique classique, deux hommes, chefs d’orchestre, et grands meneurs d’hommes, furent importants,  et ce à des degrés divers : Paul Whiteman et Woody Herman.
Le clarinettiste Woody Herman fonda un des big bands les plus célèbres de l’époque, découvreur de talents parmi les futurs grands noms du jazz (Stan Getz, le sax baryton Serge Chaloff…). Il fut surtout un infatigable « commandeur » d’œuvres nouvelles, dont le fameux Ebony concerto de Stravinsky, créé en 1946.

Concerto en miniature, pour big band « élargi, amélioré » (la rythmique comprend la crissante association de la guitare et de la harpe, et les cuivres s’adjoignent d’un cor, instrument très peu présent dans  le jazz classique), Ebony illustre avec un brio fascinant et glacé cette subtile combinaison de musique savante et des patterns de jazz, comme une radioscopie faite de deux négatifs superposés. Le deuxième mouvement, entre le blues et la marche funèbre, notamment, est fascinant d’ambiguïté distanciée.

Pourtant, Stravinsky, cet oriental à la culture occidentale, devait flirter avec des époques différentes, surtout des perspectives divergentes de la perception du jazz. C’est donc à l’époque des œuvres « maigres » , en pleine Grande Guerre, de Renard à l’Histoire du soldat, qu’il devait produire (1917) son étrange et fascinant Ragtime pour 15 instruments, comme explosé par des coups de loupe successifs sur les détails de la forme originale.

Artie Shaw est sans doute resté, dans l’histoire du jazz, davantage comme brillant clarinettiste que distingué compositeur. Mais lui qui fut musicien chez Paul Whiteman fonde son orchestre de jazz et de danse « blanc » dans les années 30, avec lequel se produit  une jeune chanteuse noire nommée Billie Holiday…ce qui en pleine ségrégation raciale, était particulièrement courageux (il devait sa vie durant militer contre les inégalités raciales ; L’homme « aux six femmes », comme Henry VIII (il épousa notamment Ava Garner et Lana Turner…) était aussi écrivain. Il mourut en 2004 à l’âge de 94 ans. En 1992, à Londres, il dirigeait encore son devenu classiquement célèbre Concerto pour clarinette.

« L’autre » chef d’orchestre, fameux mécène lui aussi, c’est  Paul Whiteman.
Son big band était d’une tout autre facture : il fut surtout un orchestre de divertissement « blanc », de variétés (c’est chez lui que le crooner Bing Crosby devait se faire connaître), mais ses solistes étaient là aussi de grands noms du jazz qu’il lança : le trompettiste Bix Beiderbecke, les trombonistes Jack Teagarden et Tommy Dorsey, le violoniste Joe Venuti…A la fin des années 20, Whitemann est déclaré « roi du jazz ». C’est lui qui baptisa son orchestre comme étant de « jazz symphonique ».
Le terme allait faire florès. Et Whiteman de commander une œuvre à un jeune génie , compositeur de songs et de comédies musicales fameuses , un certain George Gershwin. Ce sera célébrissime la Rhapsody in blue.
Drôle d’orchestration que ce « jazz band », à la section sax, clarinette (la « sirène » du début est un cauchemar célèbre pour les instrumentistes), deux cors, une touche de hautbois, de petite clarinette, de clarinette basse, un banjo….
Là est une des grandes originalités de ces « big bands » , et des orchestres des « musicals » de Broadway encore aujourd’hui : pour des raisons évidentes…d’économie , l’orchestre est composé de polyinstrumentistes, qui passent d’un instrument à l’autre, dans toute une série de possibilités. C’est le système des reeds.
Mais s’il y a une seule basse prévue dans Rhapsody, il y a une section de …violons, mais pas  altos ni de violoncelles.
Ainsi fut créée l’œuvre par Paul Whiteman et son orchestre, avec Gershwin au piano. C’est cette version originale, de 1924, très peu jouée, que nous entendrons ce soir. La version « symphonique » (elle fut revue deux fois) fêtée par le grand public est en fait de la plume d’un des grands arrangeurs de Paul Whiteman, Ferde Grofé. Gershwin, par trop modeste, très complexé par les grands compositeurs occidentaux, se déclarant à l’époque incapable d’écrire pour orchestre symphonique…Quatre ans plus tard Un Américain à Paris devait génialement prouver le contraire…

Enfin, le jeune loup Leonard Bernstein (il a 31 ans à l’époque) écrit pour l’orchestre de Woody Herman un scintillant Prelude, fugue and riffs, en 1949. L’œuvre est clairement composite, le premier mouvement est en prise directe sur l’encore récent Ebony concerto de Stravinsky, réservé aux cuivres et percussions. Le deuxième mouvement est une fugue…pour les saxophones, qui débouche sur un riff de plus en plus endiablé (un riff est une petite formule simple, remontant aux origines africaines du genre, lancée par un participant, reprise par chacun, puis par tous dans un crescendo excitant et incantatoire). Quelque part entre Carnegie Hall et les bars enfumés de Harlem…
Woody Herman ne joua jamais l’œuvre : son orchestre avait été dissous entretemps. Ce fut donc Bernstein lui-même qui créa l’œuvre en concert en 1955, (après  en avoir fait un ballet dans sa comédie musicale Wonderful town), avec le grand Benny Goodman en soliste, lors d’une de ses émissions télévisées. Celle-ci était tout naturellement intitulée « What’s jazz ? 

Patrick Baton

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